Alex, nu, est allongé sur un matelas dans une guesthouse crasseuse mais fort sympathique de Kuala Lumpur en Malaysie.
Moi, en culotte, viens de me lever. Il n’y a pas de lumière, ce n’est pas grave, ce n’est pas la première fois. J’entame une petite session yoga au centre de la pièce sous le ventilo accroche au plafond.
Alex ouvre un oeil :
- Pourquoi t’a arrêté le fan (on dit fan et non plus ventilo depuis qu’on s’internationalise), et il est quelle heure ?
- 9H moins le quart et j’ai pas arrêté le fan, il s’est arrêté tout seul.
- Huumm…
Un bruit sourd, comme si l’on donnait des coups de massue contre le mur de la chambre voisine, vient dominer leur échange. De plus, un chant de pluie envahit la guesthouse, bien nommée le Red Dragon, mais il ne pleut pas dans la chambre.
Puis un second coup de massue et un troisième, de plus en plus violent. Sous le ventilo, je vois un éclair en jaillir alors que les ampoules ancrées dans le plafond prennent une couleur incandescente.
Je me lève et me dirige vers la porte tandis qu’Alex relève son buste.
La porte s’ouvre, des gens courent, je sens qu’il se passe quelque chose :
- Alex. Lève toi. Il ne faut pas rester la.
Alex, sans trop savoir pourquoi, a l’impression qu’un tremblement de terre est en cours, les murs tremblent, il fait nuit dans la chambre sans fenêtre.
Alors qu’il va me prévenir de rester sous l’arc de la porte, une voix américaine hurle ‘FIRE, FIRE, FIRE, FIRE, FIRE, FIRE’
Une flamme surgit à peu près au même moment du ventilo. L’étage supérieur brûle, c’est une certitude.
Alex se lève d’un bond, prend le petit sac a dos contenant passeports, argent…et son gros sac. Je fais de même. Nous ne paquètons pas, ce qui est en dehors des sacs reste là.
Alex attrape l’une des deux serviettes posée sur la chaise, unique mobilier de la chambre, et me tend l’autre qui dissimule maladroitement poitrine et culotte.
Le couloir résonne de ‘FIRE, FIRE’ et de ‘OUT, OUT’ entrecoupe de ‘…COLLAPSE.. ROOF…COLLAPSE.’. La faune des backpackers est diverse. Certains viennent d’être réveillés, certains croulent sous leurs affaires, d’autres sortent des douches et toilettes communes.
Toutes les chambres sont au premier étage mais l’immeuble en compte trois, le risque est plus que réel et se réalise peu a peu.
En quelques minutes, tous ceux qui demeuraient dans la guesthouse sont dehors à regarder l’opaque fumée s’échapper du toit, puis de la façade ouest du gros bâtiment.
Le feu aurait débuté au deuxième étage.
Les pompiers sont arrivés à leur rythme tout malaysien et s’ils ont fait preuve de bravoure pour éteindre les flammes, ils ont à leurs dépends fait rire ce troupeau de sacs à dos qui les trouvait un peu lents à dérouler tuyaux, monter des échelles…
De son côté, la meute des journalistes et photographes, sortie de nulle part, essayait de voler aux uns aux autres des détails du feu, des photos de tristesse assise sur le trottoir, de gens fatigués…
Un couple est en serviette, sans rien de plus, toutes leurs affaires sont à l’intérieur. Ils étaient sous la douche, ils attendent tandis qu’une éphémère amitié, liée au partage du risque, se met en place entre occidentaux agglutinés dans une rue de Chinatown à Kuala Lumpur.
Le couple est ainsi vêtu par ses congénères.
Après avoir rencontré de sympathiques compagnons d’infortune, après avoir, en stars qui se respectent, refusé l’objectif pour mieux poser, après avoir répondu à quelques questions et réclamé un peu de dignité, après s’être habillés dans la rue, Nous avons tenté de dresser un état des pertes.
Lunettes de vue d’Alex, le plus ennuyeux, Pantagruel de Rabelais, A l’ombre des jeunes filles en fleurs de Proust, ni l’un ni l’autre commencés, la casquette étoilée rapportée du Vietnam et qui savait si bien protéger du soleil, les brosses à dents et tous les produits d’hygiène laissés dans un coin de la chambre, un masque et tuba, les chaussures d’elle et celles de lui, le gel douche et le shampoing, certainement d’autres choses que nous découvrirons plus tard.
En somme, rien d’important ne nous manquait, réflexion que nous nous permettions après s’être assurés qu’aucun humain n’avait été pris au piège des flammes conformément à la bienséance et aux déclarations du chef des pompiers.
Tandis que je copinais avec quelques femmes toutes émoustillées et tremblantes de cet événement, Alex cru de son devoir de se joindre à l’admirable virilité des quelques pénis qui fanfaronnaient devant les pompiers en demandant, maintenant que les flammes étaient éteintes, de pouvoir aller chercher ce qui pourrait être retrouvé.
Qui son sac à dos, qui tout son attirail, qui son passeport caché sous son matelas, qui ceci, qui cela et Alex espérant secrètement retrouver ses lunettes afin de voir clair dans toute cette situation.
Egoïstement, Alex pensait que l’oubli de ses lunettes, consécutif à la précipitation du départ, lui avait fait manqué une part du spectacle.
Il allait être récompensé de son égoïsme.
Une heure après la fin des flammes, alors que pareil autorisation n’eut jamais été pensée en France, les quelques pénis furent mis en rang « pour aller voir dans les chambres, un par un, chacun avec un pompier » (en anglais dans le vrai).
Jouant des coudes, Alex allait être le deuxième occidental à réintégrer la guesthouse sous les flashs des journalistes, toujours présents en dépit des trois heures passées sur le site.
Alex avait eu vent des rumeurs, le plafond s’était effondré, la partie la plus touchée était au fond à droite, précisément le coin de leur chambre.
Il avait vu des films, il trouvait tout cela folklorique, il ne partageait pas cette émotion qu’il trouvait un peu trop convenue en l’absence de morts, il voulait ses lunettes, il voulait voir le monde voilà tout.
L’odeur était acre, il mit son t-shirt sur sa bouche pour éviter de trop respirer ces matériaux inconnus qui avaient du fondre.
- Room Number?
- 153
Il faisait encore nuit dans le couloir, il y pleuvait.
Soudain, il fut estomaqué, chamboulé, par la violence de l’incendie. Au milieu du couloir, là où la veille le plafond était à un petit mètre, il était soudain à dix mètres. Plus d’étage, plus rien, un grand vide et juste un toit tout en haut, manifestement plus la pour longtemps.
Il avança à côté de son pompier, la porte de la chambre n’existait plus, le plafond en était au 4/5 totalement effondré, il pleuvait toujours, cela puait, beaucoup de gravas, autant dire impossible de retrouver quoique ce soit, puis, en faisant demi-tour, là, ses lunettes.
Il pris quelques photos du sinistre et s’en retourna mesurant enfin la réalité de ce qui s’était passé.
Ce soir, nous irons avec leurs nouveaux amis, frères et soeurs d’aventures, boire une bière au plaisir de l’instant,
Bien a vous,
Stef & Alex en parfaite santé.
PS: depuis Bangkok, beaucoup de choses, Kuala Lumpur en Malaysie, le miracle Perhentian Island (ou nous comptons retourne), île, île, île tout simplement, indéfinissable, le baptême de plongée, le snorkling et la rencontre d’un requin, si si, de tortues, de raies…, puis Singapour (deuxième session de wake board avec Alexandre sur un câble après le bateau sur l’île) et son architecture toute particulière, puis retour en Malaysie, visite de Malacca, sa vieille ville, son festival pour le cinquantenaire de l’indépendance du pays, puis retour a Kuala Lumpur, retour au Red Dragon que nous aimions bien, snif, il a brûlé, et attente, demain matin de l’arrivée de Tanguy, mon frère. Ensuite, nous verrons, mais ce qui est sûr c’est que Perhentian Island va très, mais alors très très vite nous revoir…
Stef
Publié le 19/08/2007
PS : Pour avoir une petite idée
Tags: Chinatown, fan, feu, guest house, Kuala Lumpur, Malacca, Perhentian Island, Red Dragon
